Etats de service
de Pierre Duny-Pétré
Guerre de 1939-1945
Je soussigné, Duny-Pétré Pierre Adrien, né le 3 avril 1914 à Saint-Jean-Pied-de-Port (Basses-Pyrénées), demeurant 7 rue Puget à
Marseille, déclare sur l’honneur avoir fait la guerre de 1939-40 avec le 81e Régiment d’Infanterie Alpine, formé à Montpellier (CM.162).
Page manuscrite du récit avec un dessin de l'insigne du 81e RIA.
Le 81e RIA faisait partie de la 31e DI avec le 96e RIA et le 15e RIA. Il était commandé au début de
la guerre par le colonel Roux. Je fus affecté à la 1ere compagnie de fusiliers-voltigeurs dans le 1er bataillon commandé par le commandant Costes, en qualité de
caporal-adjoint au 4e groupe de combat. Mon chef de section a toujours été le lieutenant Auréjac et mon commandant de compagnie fut, pendant les premiers mois de la guerre, le
lieutenant Benoît.
J’ai participé à toutes les opérations auxquelles ce régiment a pris part :
31 août 1939 :
occupation de points stratégiques dans les Alpes, département des Hautes-Alpes. Attaque italienne.
Octobre 1939 : secteur
du Haut-Rhin. Organisation de la défense en vue d’une attaque allemande. Cne Deyjours.
1er mars
1940 : relève du 15e BCA aux avant-postes dans le secteur de Bitche, au P. A2.
20 avril 1940 :
occupation de la ligne de résistance des A. P. dans le village de Haspelschiedt, où je suis chef des patrouilles qui assurent quotidiennement la liaison avec le PA 8 et le PA9.
18 mai 1940 : défense
du fond de la vallée de Haspelschiedt avec le 4e et le 5e groupe de fusiliers-voltigeurs, malgré la ruée allemande qui durait depuis le 12 mai.
25 mai 1940 : relève
des rescapés du 96e RIA dans les bois de Schorbach. Défense de la ligne de résistance, malgré les bombardements d’obus à gaz.
29 mai 1940 : départ du
81e RIA relevé par le 49e RIA. Embarquement à Pfaffenhoffen. Le colonel Verdier prend le commandement du régiment. Le lieutenant Laffite succède au capitaine Deyfours à la
tête de la 1ère compagnie.
31 mai 1940 :
débarquement à Savigny (Oise). Premiers contacts avec l’armée britannique, un régiment écossais, le Royal Scotch.
4 juin 1940 : attaque
en direction d’Abbeville. Mon bataillon opère aux abords des villages de Gerbault-Mesnil, d’Ercourt et de Behen, en liaison étroite avec les forces britanniques.
5 juin 1940 : nous
repoussons une violente contre-attaque allemande. Mais d’autres unités ont dû céder du terrain plus au sud, car le corps franco-britannique se trouve menacé d’encerclement par la droite,
c’est-à-dire par le sud.
7 et 8 juin 1940 : le
1er bataillon appuyé à une rivière, arrête la progression des troupes motorisées allemandes, permettant ainsi aux autres unités encerclées de se replier. Je suis légèrement blessé à la
figure par des débris de terre projetés par les obus. Sans ravitaillement depuis le 6 juin, nous essayons d’arriver à Rouen coûte que coûte, avant l’épuisement complet de nos munitions. Malgré
des combats d’arrière-garde et des étapes qui atteignent 70 km, les troupes motorisées ennemies nous gagnent de vitesse et l’armée franco-britannique est acculée à la mer.
12 juin 1940 : vers 10
h du matin, après avoir tiré toutes ses munitions, brisé toutes ses armes et enterré ses fanions, le 1er bataillon du 81e RIA est fait prisonnier par des éléments blindés
SS, en défendant l’accès du port de Saint-Valéry-en-Caux. Au cours des derniers engagements, le colonel Verdier tombe mortellement blessé, dans les ruines de Saint-Valéry.
Captivité et évasions
A partir du 12 juin 1940, nous sommes conduits à marches forcées depuis Saint-Valéry-en-Caux (Seine-inférieure) jusqu’à l’embouchure
du Rhin en Hollande. Pendant deux jours, nous ne touchons pas de nourriture. Puis, la ration journalière est fixée à un quart de «café» et 6 biscuits anglais le matin, et à un quart de soupe le
soir. Les étapes de 20 à 40 km se font le plus souvent sans pause. Les traînards sont impitoyablement abattus.
Page manuscrite du récit.
Fin juin 1940 : première évasion en Belgique, au cours de l’étape Renaix-Ninove, avec mon camarade de groupe Delmas (le chargeur
du FM). Echec : je suis ramené dans la colonne à grands coups de crosse et de baïonnette. Mon camarade a disparu. A Walsoorden, sur la côte hollandaise, nous sommes embarqués sur d’anciennes
péniches à charbon qui remontent le Rhin.
Fin juin 1940 : première évasion en Belgique, au cours de l’étape Renaix-Ninove, avec mon camarade de groupe Delmas (le chargeur
du FM). Echec : je suis ramené dans la colonne à grands coups de crosse et de baïonnette. Mon camarade a disparu. A Walsoorden, sur la côte hollandaise, nous sommes embarqués sur d’anciennes
péniches à charbon qui remontent le Rhin.
Le 8 juillet, nous débarquons à Wesel en Allemagne. Nous allons au camp de Fullen près de Meppen.
Le 15 juillet 1940, je suis immatriculé au camp de Neu-Versen (Stalag VI B) sous le numéro 10966.
Jusqu’au 10 août, nous sommes parqués dans ce camp, sous-alimentés et dévorés par les poux.
Le 10 août, je suis envoyé en Kommando dans le port de Papenburg, sur la mer du Nord, embouchure de l’Ems. Je fais tour à tour partie
d’une équipe de terrassiers qui creusent des bassins et des canaux pour l’agrandissement du port, d’une équipe de dockers, d’une équipe de casseurs de pierres sur les routes, etc. C’est le
Kommando n° 10.
Ayant repris quelques forces pendant l’hiver, je prépare activement une évasion par la Hollande (stock de biscuits et de chocolat, sac
volé dans un entrepôt, carte confectionnée grâce aux journaux que laissent trainer les Allemands, le tout dissimulé dans la double paroi de la baraque). Hiver 1940-41.
Le 15 mai, je suis
découvert. Ayant acheté un pantalon civil à un ouvrier hollandais pour 20 paquets de cigarettes, les Allemands ont surpris mon complice au moment où il me remettait le précieux vêtement. Il est
arrêté. Quant à moi, je proteste si bien en faisant allusion au mauvais état de ma culotte militaire, que les Allemands se contentent de me donner un «avertissement». Mais je suis surveillé de
près et toutes les nuits, les sentinelles ramassent les chaussures et les pantalons pour ne les rendre que le lendemain à leurs propriétaires. Le bruit court que nous allons changer de camp. Des
Russes viendraient à notre place et nous irions vers le sud.
Le 5 septembre 1941, départ
du Kommando n° 10 pour le camp de Neu-Versen. Après un triage sommaire, les «fortes têtes» dont je suis sont expédiées vers les zones bombardées de la Rhénanie ou de la Rhur.
Le 6 septembre 1941, arrivée
à Cologne. Incorporation dans un bataillon de travailleurs, le VIe bataillon de couvreurs (Dachd. Batl . VI. 2e Cie). Camps : salle
de spectacle La Zülpicherstirne, puis l’école de la Klingeupütz). Nous opérons uniquement dans les grandes villes bombardées, la compagnie se déplace selon l’importance des dégâts.
Je travaille dans le quartier Ehrenfeld à réparer les maisons qui ont été endommagées par les bombes. Entrepreneur: Max Albert. Avec
mon camarade de régiment Ignace Espel (habitant à Mèze dans l’Hérault), je prépare une autre évasion. Toutes les nuits, nous rapiéçons de vieux vêtements de travail dérobés sur le chantier. Nous
accumulons nos provisions de route dans une bétonneuse désaffectée.
Le 18 octobre, nous devons
nous évader, quand brusquement, nous changeons de chantier. Nous allons travailler dans le quartier de Nippes qui vient de subir un gros bombardement. Notre évasion est manquée. Sur le chantier
de Nippes, nous refaisons fébrilement de nouveaux stocks de vivres et de matériel (carte de la frontière dérobée dans les greniers des maisons, boussole confectionnée avec des morceaux de lames
de rasoir aimantés, etc.). Il faut faire vite car l’hiver approche.
Boussole démontée afin de passer inaperçue à la fouille.
Le 19 novembre 1941, nous réussissons à tromper la vigilance de nos gardiens, habillés en civil comme des ouvriers allemands,
emportant nos provisions dans un ancien sac de chaux. Mon plan est de gagner un village voisin où passe la grande ligne de chemin de fer qui descend vers le sud ou vers l’ouest. Ce village
s’appelle Liblar. C’est là qu’il va falloir prendre un train de marchandise en marche, en profitant de la nuit noire. Après bien des marches et de fatigue à travers un pays inconnu, n’ayant que
ma boussole et une mauvaise carte, nous réalisons la première partie de notre «programme». Malheureusement, traqués par les «jeunesses hitlériennes», à demi-morts de froid, nous sommes arrêtés à
la frontière germano-luxembourgeoise aux environs de Karthaus le 24 novembre.
Le 25 novembre 1941, nous
sommes conduits au camp de Trèves (Stalag XII. D.). Quinze jours de cellule et incorporation au Stra. Co. (compagnie disciplinaire). J’ai le pied gauche gelé et les visites à l’infirmerie
m’évitent souvent des corvées. Le froid devient terrible et nous fait abandonner toute idée d’évasion.
Le 11 décembre 1941, la
Compagnie disciplinaire s’embarque pur Limbourg (stalag XII. A.). Nous sommes plus de 300 disciplinaires. Malgré le froid de plus en plus vif, nous projetons une nouvelle évasion. Un troisième
camarade, Jeandel, un Vosgien, se joint à moi. Un soir, nous pillons le magasin d’habillement des Allemands et nous emportons des couvertures, toiles de tente, chaussures, etc. Un autre soir, les
barbelés sont coupés et remis en place, comme s’ils tenaient. Notre plan consiste à prendre le train qui passe à 500 mètres du camp. Il passe tous les soirs à 9 h et ralentit à un aiguillage. Il
va directement à Nancy et franchit la frontière vers 6 h du matin.
Malheureusement, vers le 20 janvier 1942, nous nous réveillons un matin dans un pays entièrement couvert de neige. L’évasion est
encore manquée pour cette fois, d’autant plus que les Allemands ont eu vent de quelque chose: ils confisquent les souliers de tous les prisonniers de la compagnie disciplinaire et nous donnent en
échange des sabots sans talons, de simples semelles, la rarion de biscuits est réduite de moitié, afin que nous ne puissions pas faire de stock.
Le 19 février 1942, nous
quittons le camp de Limbourg pour être conduits au Stalag VI.G près de Bonn (village de Duisdorf, camp sur la hauteur de Hardthöhe). La fouille est très sévère et nous perdons une bonne partie de
notre matériel de campement, vêtements chauds, etc.
Malgré la neige et le froid intense, je prépare encore une nouvelle évasion. Deux soldats serbes se joignent à nous et me procurent
une paire de tenailles. Ils sont prêts à exécuter tout ce que je leur commanderai. Nous faisons un stock de pommes de terre cuites. Avec Ignace Espel, je parviens à dérober quelques lainages dans
le magasin d’habillement. Un matin, ayant aperçu un camion plein de chaussures usagées qui stationnait dans la cour, nous réussissons à nous glisser parmi les hommes qui déchargent le matériel et
nous volons chacun une excellente paire de souliers allemands.
Le 4 mars 1942, la S. Kompanie est embarquée pour un autre camp disciplinaire: nos plans sont à nouveau déjoués. Mais nous avons
récupéré du matériel qui nous servira plus tard. Nous sommes transférés à Krefeld, au stalag VI. J. C’est le dégel. La température s’adoucit, aussi passons-nous en revue toutes les possibilités
d’évasion que présente le camp. Je dérobe une scie à métaux qui vient grossir mon matériel de guerre.

Scie à métaux et son étui en vue de l'évasion.
Le 12 mars 1942, je suis ramené au Bataillon de Cologne avec mon camarade Ignace Espel.
Nous subissons un interrogatoire individuel et serré. Mais nous avons fort heureusement préparé nos réponses à l’avance. Nous sommes encore condamnés à 20 jours de cellule. Pour le moment, nous
reprenons notre travail car les prisons sont pleines: nous allons essayer de nous évader avant qu’elles ne se vident…
Le 16 mars 1942, je suis embauché par un couvreur qui travaille au bord du Rhin, dans les vieux quartiers. Dans un grenier de
Mûhlengrasse, je découvre de vieux vêtements usagés. Profitant de quelques secondes d’inattention, je m’en habille avec mes effets militaires par-dessus et le soir, je les cache dans la cave du
camp, sous un tas de vieux meubles cassés et abandonnés. Malheureusement, ma cachette est découverte par les sentinelles du camp. Il me faut cependant retrouver d’urgence des vêtements car les
beaux jours reviennent.
Au mois de mai, je travaille dans le quartier de Sülz, pour le compte de M. Küste, le couvreur de la Gurtat. Str. Un matin, du haut de
la gouttière où je circulais, j’aperçois un paquet de vieux vêtements abandonnés dans la cour d’un garage démoli. Un moment après, je laisse tomber un marteau, —non loin du tas de vêtements— et
je demande la permission d’aller le ramasser. Je ramasse par la même occasion un bon paletot et un pantalon rapiécé mais solide. En quelques secondes, le tout était sur moi, dissimulé par ma
tenue militaire.
Vers la fin mai 1942, cinq prisonniers adhèrent à mon plan d’évasion : Ignace Espel, Bordagi, Vigneron, Duprat et Mir. Seuls les
trois derniers pourront me suivre. Après une série d’échecs où nos rendez-vous en ville sont manqués, une excellente occasion se présente après le terrible bombardement de la nuit du 30 au 31 mai
1942. Je travaille en effet dans le Grand Hôpital et mon patron a l’imprudence de me dire que les réparations dureront au moins 15 jours. Dès lors, je transporte chaque jour une partie de mes
vivres et de mon matériel dans les greniers obscurs de l’hôpital. Le 11 juin, j’ai fixé à mes camarades un rendez-vous général pour le lendemain, dans les jardins de la banlieue sud-ouest de
Cologne.
Carte manuscrite de Cologne et la région
frontalière, réalisée par l'auteur en vue de son évasion.
Enfin le 12 juin, vers 10 h du matin, anniversaire du jour où je tombais entre les mains de l’ennemi, je parviens à retrouver trois de
mes camarades au rendez-vous fixé la veille. Tout se déroule rigoureusement selon le plan établi. Nous passons par Liblar où nous prenons un train de charbon. Nous roulons toute la nuit vers le
sud. Au petit jour, nous sommes toujours en Allemagne. Le convoi se dirige vers Mons en Belgique, mais nous devons descendre car les wagons sont découverts et nous ne pouvons pas nous y
dissimuler complètement.
Le 14 juin au matin, profitant d’un virage où le convoi ralentit, nous sautons dans les fossés qui bordent la voie et nous prenons la
direction de l’ouest, longeant les champs et les bois par une marche à la boussole. Nous sommes dans les Ardennes, à peu près en face de Saint Vith. Vers 3h de l’après-midi, nous traversons la
ligne Siegfried.
Le 15 juin, après une journée de marche sous la pluie, traqués par les douaniers et les sentinelles, nous arrivons en Belgique. Vers
minuit, nous atteignons le hameau de Vielsalm.
Le 16 juin, nous prenons le train de Grand-Malleux à Liège, puis de Liège à Paris et enfin de Paris à Bordeaux. Depuis la Belgique
jusqu’en France, nous avons trouvé une aide bienveillante auprès des cheminots.
Le 17 juin, nous arrivons à Bordeaux dans la matinée. Vers midi, nous descendons à Bayonne. Enfin à 9 h du soir, nous atteignons
Saint-Jean-Pied-de-Port (B.-P.).
Le 18 juin, après une nuit de repos, nous passons en ZNO et nous nous séparons, chacun
regagnant son foyer.
Le 17 juillet 1942, après un mois de repos dans les Basses-Pyrénées, je suis démobilisé à Bourg-en-Bresse.